28.
Irma Bielke le regardait sans le voir, car ses yeux étaient fixés sur quelque chose, dans le jardin. Winter entendait le bruit du vent qui agitait la cime des arbres. Le visage de la femme était vide de toute expression.
— Je ne sais pas où il est, dit-elle avec ce qui paraissait être un petit rire mais n’en était sans doute pas un. Je le sais rarement, d’ailleurs.
— Est-ce qu’il est avec Jeanette ?
— Je ne crois pas, dit-elle en se levant. En avez-vous terminé, maintenant ?
— Pas exactement.
— Je n’ai plus envie de vous parler.
— Quand avez-vous eu des nouvelles de Mattias pour la dernière fois ?
Elle se figea au milieu d’un pas, comme lorsqu’on arrête l’image d’un magnétoscope, pensa Winter, mais avec plus de netteté.
— Pardon ?
— Mattias. Il semble qu’il ait eu du mal à se tenir à l’écart.
— Vous parlez de l’ancien petit ami de Jeanette ?
— Y en a-t-il d’autres ?
— Pas que je sache.
— C’est donc bien de lui que je parle.
— J’ai oublié votre question.
— Quand avez-vous eu de ses nouvelles pour la dernière fois ?
— Je… je ne sais pas.
— Que s’est-il passé entre eux ?
— Quelle importance ? demanda-t-elle avec une expression de surprise qui paraissait sincère. Qu’est-ce que ça peut faire, maintenant ?
— Vous ne le comprenez vraiment pas ?
— Non.
— Vous n’y avez jamais pensé ?
Elle réfléchit longuement.
— Mattias ? Non. Ce n’est pas possible.
Winter ne répondit pas. Elle le regarda droit dans les yeux.
— Vous n’allez tout de même pas croire ça ? Que Mattias aurait pu… faire quelque chose à Jeanette.
Non, pensa Winter. Pas lui. Mais il se garda de répondre à la question. Au lieu de cela, il détourna la conversation vers un bruit de moteur, dans la rue.
— Est-ce votre mari, qui arrive ?
— C’est sa voiture en tout cas, dit-elle en l’ignorant à nouveau du regard.
Une portière s’ouvrit et se referma. Des pas sur le gravier, puis dans l’escalier. Enfin une voix :
— Qu’est-ce qu’il fiche encore ici ?
Winter se retourna. Kurt Bielke se tenait sur la plus haute marche de l’escalier. Il portait une chemise blanche, un pantalon gris et des chaussures de ville noires. Son visage était en sueur. Quand il approcha, Winter sentit une odeur d’alcool dans son haleine. Bielke comprit sûrement qu’il l’avait remarquée, mais cela n’avait aucune importance pour lui.
— On a à peine le temps de se retourner, qu’un autre de ces f… de ces policiers est déjà là, lança-t-il en faisant un pas en avant, vacillant l’espace d’une seconde, reprenant son équilibre pour un nouveau pas et demandant à sa femme :
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Elle ne répondit pas.
Bielke regarda alors Winter.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda-t-il cette fois.
— Où est Jeanette ?
Bielke se tourna vers sa femme.
— Veux-tu aller me chercher une bière ? J’ai dit une, ajouta-t-il en la voyant regarder Winter. Monsieur le commissaire s’en dispensera. De toute façon, il s’en va et il ne faut pas boire d’alcool quand on conduit.
Du calme, pensa Winter. C’est un moment important. Il me révèle quelque chose, à propos de Bielke et de sa femme. Peut-être de Jeanette, aussi.
Irma Bielke n’avait toujours pas bougé.
— Est-ce qu’il faut que j’y aille moi-même ? questionna Bielke.
Il eut un sourire qu’il tourna vers Winter et alluma l’éclairage de la terrasse. À la lumière artificielle, son visage prit une teinte blafarde. Il fit un signe de tête à l’adresse de Winter, haussa les sourcils et éclata de rire, comme à une plaisanterie que quelqu’un racontait au fond de son cœur.
Sara Helander déambulait dans la chaleur de la soirée. Deux couples étaient assis, l’un près de l’autre, sur l’escalier descendant au canal. La lune se reflétait dans l’eau, qu’elle partageait en deux au moyen d’un trait d’or. Les silhouettes des maisons se détachaient en noir sur le ciel clair, à la manière de dessins au charbon. Divers effluves montèrent vers elle, tandis qu’elle traversait l’une des rues du port. Un taxi s’éloigna lentement vers le sud et son enseigne laissa une traînée de lumière derrière lui. Les terrasses des cafés étaient noires de monde. Des bruits de verres, de couverts et de voix se fondaient pour constituer cette sorte de langage bâtard qu’on entend à la terrasse de tous les cafés du monde.
Devant l’entrée du restaurant dancing, les voitures ne cessaient d’aller et de venir. Il possédait une terrasse, lui aussi, mais personne n’y dansait. Il n’y avait pas une seule table de libre. Elle alla donc prendre place au bar et commanda une citronnade.
— Puis-je vous l’offrir ? demanda l’homme assis sur le siège voisin du sien.
Sa commande était déjà devant elle.
Elle déclina poliment l’offre et but une gorgée. S’apercevant qu’elle avait soif après le long trajet en voiture, puis à pied, depuis le parking, elle en prit une seconde.
L’homme la regarda. Il avait la trentaine, comme elle. Pas mal. Mais elle n’était pas là pour s’amuser.
— Ne buvez pas trop vite, conseilla-t-il. L’effet s’en fera sentir après coup.
— Ce n’est jamais que de l’eau minérale, dit-elle.
— C’est à la glace qu’il faut faire attention.
— C’est pour ça que je n’en ai pas demandé.
— Mais il ne faut pas que ce soit tiède non plus, reprit-il avec un sourire.
— Peu vous importe ce que je dis, n’est-ce pas ?
— Non.
— Alors, si vous voulez bien m’ex…
— C’est bon, je me tais, dit-il en souriant une nouvelle fois et faisant signe au barman de lui apporter une autre bière.
Il regarda son verre mais elle secoua la tête.
— Vous êtes sûre ?
— Je croyais que vous vous taisiez. Bon, ajouta-t-elle en buvant. Remettez-moi ça. Frais, sans glace.
— Battue ou simplement mélangée ? demanda l’homme.
Le barman attendait la réponse avec un sourire amusé.
Sara Helander regardait en direction de l’entrée. Johan Samic était là, en train de parler avec un couple qui venait d’arriver. Elle continua à bavarder avec l’étranger près duquel elle était assise, sans oublier pour autant la raison pour laquelle elle était là. Ce n’était peut-être pas une mauvaise couverture que de donner l’impression qu’elle était en compagnie de quelqu’un.
Johan Samic regardait la foule des clients. Il était onze heures moins cinq et il y avait la queue jusque sur le trottoir.
Des notes de musique de danse s’élevèrent à l’intérieur du local. C’est bien la dernière chose que je ferais, pensa-t-elle, danser sur une musique pareille.
Le barman apporta sa bière à son voisin et, soudain, le volume sonore s’éleva.
— Vous dansez ? demanda l’homme.
— Non, je suis assise sur cette chaise.
Il but une gorgée de bière, peut-être un peu vexé de cette réponse. Tu n’as pas besoin de faire ta pimbêche, se morigéna Sara.
— Ce n’est pas vraiment mon genre de musique, ajouta-t-elle en manière d’excuse.
— Moi non plus. Je préfère le rock.
Elle acquiesça.
— Mais on oublie votre boisson, dit-il en prenant le verre qu’elle n’avait pas encore touché. Battue ou simplement mélangée ?
— Battue, dit-elle en voyant au même instant Samic aller se placer devant la porte, les mains derrière le dos. Son voisin agita délicatement son verre avant de le reposer.
— Je me présente : Martin Petrén, dit-il en lui tendant la main.
Elle la prit, machinalement et l’air un peu absent, car elle voyait maintenant Samic se déplacer entre les tables et peut-être en train de quitter les lieux.
— Et vous ?
— Euh… quoi ?
Samic avait fait demi-tour et revenait vers le centre de la salle.
— Comment vous appelez-vous ?
— Euh… ah oui. S… Susanne Hellberg.
— À la vôtre, Susanne.
Il leva son verre et elle se dit qu’il fallait qu’elle l’imite. Il est agréable et pas vilain. Peut-être que…
— Salut !
Elle sentit soudain une bourrade sur son épaule et lâcha le verre qu’elle était en train de porter à sa bouche. Heureusement, une main le rattrapa au vol avant qu’il n’aille s’écraser par terre.
Elle n’avait pas vu Bergenhem arriver. Il savait s’y prendre, sans aucun doute.
— Salut, répéta-t-il, le verre toujours à la main. Quelle surprise, ajouta-t-il très sérieusement.
L’homme qui s’était présenté sous le nom de Martin Petrén avait posé son verre et commençait à se lever.
— Vous ne payez pas ? lui demanda Bergenhem.
— Quoi ?
— Prends ça mais, surtout, ne bois pas, dit Bergenhem à Sara Helander en lui tendant le verre et se penchant vers l’homme qui avait le même âge que lui. Tout le monde avait la trentaine, en cette soirée pas comme les autres.
— J’ai vu ce que t’as fait, murmura Bergenhem. Je suis dans la police. J’ai ma carte, si tu tiens à la voir. Je suggère que nous quittions discrètement cet endroit pour aller discuter de ça ailleurs. Je me trompe peut-être, mais on ne va pas prendre de risque, ni toi ni moi.
L’homme regarda autour de lui.
— Je ne comprends pas de quoi vous parlez, dit-il à mi-voix lui aussi.
— Je vous ai vu glisser un comprimé dans son verre. Et il y en a peut-être d’autres dans vos poches. Alors, on y va ?
L’homme ne bougea pas. Bergenhem se pencha un peu plus et lui souffla, sur un ton encore plus confidentiel :
— On y va, oui ou non ?
— Bon, s…
— Je me lève et vous me suivez.
Sara Helander vit l’homme se lever. Elle n’avait pas entendu tout ce que disait Bergenhem et aucune des réponses. Elle comprenait pourtant de quoi il retournait.
— Paie pour vous deux, lança Bergenhem. Puis regagne ta voiture, mais sans te presser. Emporte le verre, ne le bois pas, ajouta-t-il en désignant l’objet qu’il tenait toujours à la main.
— Je comprends, répondit-elle à voix basse. Je suis une parfaite idiote, hein ?
— Eh bien, allons-y, cher ami, dit-il en s’éloignant en compagnie de l’autre.
Et on aurait véritablement dit deux amis, dont l’un passait le bras autour de l’épaule de l’autre. Ou encore deux homos distingués, pensa Sara Helander en réglant les consommations et demandant à emporter le verre. Elle paya ce qu’il fallait pour cela, prétextant qu’elle voulait aller le boire tranquillement au bord de l’eau. Le barman haussa les épaules et lui dit qu’elle « l’avait déjà payé, en fait » et que cela suffisait ainsi.
Bergenhem l’attendait sur le parking, non loin de là.
— Où est-il ? demanda-t-elle.
— Donne-moi le verre, dit Bergenhem en le couvrant et posant dans un réceptacle spécial.
— Où est passé ce salaud ?
— La patrouille l’a embarqué.
— Mon Dieu, Lars, tu es sûr de toi ?
— Oui. Mais je ne sais pas ce que c’est. Pas des vitamines, en tout cas.
— Du GHB ?
— Sans doute. Ou de l’héroïne, on verra ça.
— Je ne suis même pas digne de mettre des contraves, dit Sara, piteuse.
— C’est dangereux, le genre de boulot que tu fais.
— Tu saisis, hein, Lars ? Je suis une triple idiote qui vient de bousiller une enquête.
— Au contraire, dit Bergenhem. À nous deux, nous avons réussi à prendre sur le fait un de ces salauds qui sont en train de propager leur poison dans le monde. Et il est coincé.
Elle regarda Bergenhem.
— C’est ce qu’il y aura de marqué dans le rapport ?
— Bien entendu.
— Tu es un ange, Lars.
— Alors, tu me paieras un verre, un jour.
— Quand tu voudras.
— Fais attention, quand on t’offre à boire.
— Je te jure que…
— Au boulot, coupa Bergenhem en cognant du doigt contre le verre. Il faut que je ramène cette saloperie au bureau.
— Tu crois que je peux retourner là-bas ?
— Personne n’a rien remarqué.
— Tu es sûr ?
— On est des pros, non ?
— Toi, au moins.
— Tous les deux. Allez, retourne là-bas.
C’était le même barman.
— Alors, ce clair de lune ? demanda-t-il.
— Magnifique.
— Une autre boisson ?
— Oui, merci.
— Et quelque chose à manger ?
— Non, pas pour l’instant.
Il s’écoula une demi-heure. La foule ne cessait d’affluer. Sara se retrouva coincée contre le bar, cessa de boire et fut obligée de décliner diverses propositions plus ou moins bien intentionnées. Un nouveau barman fit son entrée, mais il n’avait pas le temps de prêter attention aux visages pour savoir s’ils étaient familiers ou non.
Elle se tenait un peu à l’écart quand elle aperçut de nouveau Samic. Il portait une belle veste d’été, de teinte claire, qu’il n’avait pas auparavant. Il zigzagua entre les tables et se dirigea vers la rue. S’il prenait un taxi, cela n’avait guère d’importance. Ils n’avaient pas l’intention de le pister dans une voiture, ce soir-là.
Samic se dirigea vers le nord, seul. Sara Helander eut du mal à ne pas le perdre de vue, parmi tous ces gens qui allaient et venaient entre le fleuve et le centre.
Puis il traversa la voie rapide et tourna à droite en direction du port de plaisance. Le bâtiment de l’Opéra dominait la scène de toute sa splendeur. La terrasse en forme de demi-cercle qui l’entourait était noire de monde.
Sara Helander vit Samic s’arrêter, l’air de réfléchir, de l’autre côté du bassin. Derrière lui se trouvait une crêperie qui s’apprêtait à fermer pour la nuit. Il était maintenant une heure et demie du matin. Soudain une femme vint lui parler. À cette distance, Sara ne put distinguer les traits de son visage. Au bout de cinq minutes, ils se dirigèrent tous deux vers l’extrémité du quai. Sara contourna le bassin le plus vite qu’elle le put, sans les perdre de vue. Cela lui fut possible parce qu’il y avait maintenant beaucoup moins de monde aux terrasses, qui s’apprêtaient à fermer elles aussi.
Elle vit Samic et la femme disparaître, au coin, à une trentaine de mètres d’elle. Elle s’arrêta pour réfléchir, car elle allait maintenant se trouver en terrain totalement découvert. Elle avança de quelques pas et entendit de la musique en provenance d’une terrasse. En revanche, elle n’entendit pas le moteur, elle vit seulement le bateau sortir de l’endroit où Samic et la femme avaient disparu et mettre cap au nord, sur le fleuve. C’était un engin à moteur de taille moyenne, qui pouvait être blanc ou beige ou bleu clair, voire jaune, mais paraissait orange sous cet éclairage nocturne. Samic était à la barre, sans regarder derrière lui. La femme se tenait à côté de lui et laissait ses cheveux flotter au vent.
Lorsque Lars-Olof et Ann Hansson rentrèrent chez eux, tôt le matin, après avoir passé la nuit chez des amis dans l’archipel, ils virent tout de suite qu’il s’était passé quelque chose. La maison sentait toujours légèrement la nuit, dès l’entrée. Mais la fenêtre de la chambre d’Angelika avait été forcée et restait entrouverte. Le sol était encombré de papiers, de livres et de débris de porcelaine. Les tiroirs avaient été sortis. Dans la penderie, dont la porte était aussi restée entrouverte, les vêtements d’Angelika étaient en désordre. Le lit avait été défait et le matelas, dépouillé de sa literie, était posé en travers.
Ann Hansson s’effondra. Son mari appela Winter.
Une fois dans la chambre, en compagnie de Ringmar, il remarqua que les fleurs de fraîche date qui se trouvaient dans un vase, sur la commode, gisaient maintenant sur le sol, en demi-cercle.
— On dirait que quelqu’un est venu chercher quelque chose, constata Ringmar.
— À ton avis ?
— La photo.
Winter hocha la tête.
— Et il ne s’est pas soucié de ranger.
— Il sait ce que nous cherchons nous-mêmes, conclut Winter.
— Il peut s’agir d’un banal cambrioleur, dit Ringmar.
— Il y a un poste de télévision, là-bas, fit remarquer Winter. Le téléphone est sur la table de chevet et ses bijoux sont toujours dans le premier tiroir de la commode, ajouta-t-il avec un geste de la tête.
— Le reste, c’est l’affaire des gars de Beier, dit Ringmar.
— Ils ne trouveront rien eux non plus.